Par Laure Mezarigue
« J’ai la sensation d’avoir pris beaucoup de trains dans ma vie ( …) C’est drôlement jouissif d’être aux commandes du TGV ! »
Martine n’a pas été une rencontre ordinaire pour moi. Je l’ai vécue comme une déflagration, un concentré d’émotions, un art de « vivre aux éclats » comme j’en ai rarement vu dans ma vie. J’ai ressenti quelque chose d’insensé qui vous saute au visage comme une évidence, sans que vous y soyez préparée au préalable. On s’est rencontrées au printemps dernier par l’intermédiaire de Clément Chatain, notre éternel complice. Ce qui m’a frappée tout d’abord chez Martine, c’est sa beauté. Moi, je veux être comme ça plus tard quand je serai grande : un visage impérial, un port de reine, un naturel déconcertant et un sourire qui vous enlace le regard pour ne plus le lâcher. Ensuite, ce qui m’a touchée, ce sont ses éclats de rire entrecoupés de mimiques désolées comme si elle s’excusait d’exister. Il y a un mélange détonnant de force et de fragilité chez elle, comme si elle oscillait à chaque instant entre l’exaltation de vouloir marquer le monde de sa démesure et l’incertitude de ne jamais y parvenir : une valse à deux temps entre la femme et l’enfant qui vous fait basculer au cœur d’émotions peu communes. Et puis, il y eut la rencontre avec l’auteur. Lorsque j’ai lu « Céanothes et potentilles », j’ai été littéralement bercée par ce phrasé sombre et envoutant qui monte crescendo jusqu’au rebondissement final et qui n’appartient qu’à elle. Martine est à l’image de ses livres. Elle vous emporte à toute allure, vous bouleverse, vous chamboule et vous mitraille de questions comme s’il était urgent d’exister avant que tout ne s’arrête. J’ai voulu vous la faire découvrir cette écorchée vive qui scande ses émotions à fleur de mots. J’ai voulu vous la faire entrevoir cette femme incandescente dont le feu sacré n’est pas prêt de s’éteindre. Comme Martine est aussi photographe, j’ai décidé de lui faire une interview sur son actualité tout en prenant dans ma focale des instantanés d’elle, à travers un questionnement à la Proust, en espérant ainsi vous la faire enfin connaître, cette femme que j’ai appris à aimer.
J’ai eu un vrai coup de cœur pour Céanothes et Potentilles . J’y ai entendu une vraie musicalité. Peux-tu nous en apprendre un peu plus sur tes sources d’inspiration ? Qu’est-ce qui te fait autant vibrer pour nous faire entendre des morceaux pareils ?
-Merci ! J’ai eu une relation avec un grand musicien durant sept ans. J’admirais cette faculté incroyable de savoir désolidariser ses deux mains devant ses partitions. J’étais en pamoison. Ma façon de rédiger s’est imposée naturellement. Maman était une pianiste très douée, la musique m’habite. J’adore écrire en rythme. Je pense que c’est aussi une façon de faire la nique à cet homme pour qui le travail était facile et que je jalousais un peu, il faut bien le dire…
Si tu étais une chanson, laquelle serais-tu ?
-Le hit d’Elton John « Your song », repris par Billy Paul. Une vraie thérapie, un morceau très long, enthousiaste, une sorte de résumé de mes moments gais.
Je sais que tu es en train d’écrire un troisième roman qui est un thriller, registre auquel tu nous avais peu accoutumés. Peux-tu nous en dire un peu plus à son sujet ?
-Il a pris naissance cet hiver. J’ai séjourné quelques jours en Suisse, dans un climat peu ordinaire. J’étais entre deux mondes, chez un ami que je respecte au plus haut point. Il m’a portée très haut, j’en ai encore le vertige. Et puis, il y a eu l’ « après »…J’ai du mal à en parler…Pardon…
Si tu étais un roman sombre, lequel serais-tu ?
-« Céanothes et Potentilles », sans hésiter. Malgré les envolées légères, il narre tout de même la vie d’une femme qui pense beaucoup, pour qui chaque détail compte ;) Je ne me retrouve qu’en très peu de points dans la description du personnage (Dieu merci !), mais ses armes de défense me plaisent même si, dans le cadre de ce roman, elles relèvent de la psychiatrie. Elles sont efficaces, comme la fin nous en donne la preuve.
Tu as eu plusieurs vies dans une vie ? Peux-tu me dire en quoi tes expériences de femme ont influencé l’écrivain que tu es devenu ?
-Aïe. Je serais bien en mal de répondre à cette question. Je n’utiliserais pas le terme « influence » ; ce serait accorder du crédit à des histoires si magiques que j’ai un doute sur ma capacité de mémoire, tant les événements liés m’ont transportée dans des sphères éloignées. Je me suis souvent dit « Ce n’est pas possible, c’est un rêve debout ». Et, de la même manière, ce serait déroutant pour moi de crédibiliser des affaires sordides qui ont rendu mes ongles si pointus que je comprends enfin combien le mot « griffe » est adapté, concernant certains artistes. On parle volontiers de « plume » quand on évoque un auteur. Personnellement, quand je rédige des passages névralgiques, j’ai l’impression que je raye concrètement l’écran de mon Mac. Ces nombreuses vies m’ont enrichie (signé Madame de la Palisse), elles m’ont construite, mais je n’ai jamais réussi à construire de façon linéaire et homogène. De nombreux chaos mêlés à des songes éveillée, ça donne le tournis, ennemi direct de toute stabilité.
Si tu étais une autre femme, qui serais-tu ?
-La Reine de France, parce qu’on aurait changé de régime. J’aurais des sujets dévoués pour ma french manucure et mon lissage brésilien. J’embaucherais aussi un masseur pour soulager mes trapèzes, une maquilleuse pour me poudrer le nez à intervalles réguliers et un chauffeur pour m’épargner l’achat d’un GPS et l’extension de garantie chez Darty (quand j’ai un RV, il m’arrive de partir en repérage la veille, tant mon sens de l’orientation est nul (et ça ne m’empêche pas, le dit jour, d’appeler au secours, paumée dans une zone industrielle). Je promettrais la paix dans le monde comme Sandra Bullock dans « Miss Detective », film culte quand on est fatigué et qu’on a du mal à suivre « Les experts Miami ».
Tu es connue pour tes coups de gueule légendaires et ta personnalité tonitruante. En quoi ont-ils été un moteur ou un frein dans ton devenir d’écrivain ?
-Réponse assez « bateau » : j’abhorre l’injustice. Quand je vois quelqu’un se faire descendre en flèche sur un réseau social et que les arguments de la majorité, en plus, sont détestables et de mauvaise foi, je fonce dans le tas comme Astérix qui sortirait son nez de son village de Gaulois. C’est plus fort que moi. Cela a commencé il y a trois ans, alors que je tentais de faire supprimer un faux profil qui s’appropriait le nom d’un ami précieux. J’ai gagné la bataille. Le lendemain, les deux imposteurs infectaient ma messagerie privée. J’ai su très vite combien le Net permettait des dérives sans égal… J’ai rebondi sur le phénomène. Tout est permis : alors je me permets les coups bas les plus acides ! J’estime que les reproches qui m’ont été faits étaient injustifiés. Je m’incline systématiquement quand je suis dans l’erreur. Mais l’hypocrisie et le mensonge ? Non, c’est non ! Attention, je suis armée et cherche à obtenir le dernier mot. Je trouve scandaleux certains commentaires faciles et gratuitement méchants. Pour défendre à l’année la veuve et l’orphelin dans le même temps, j’ai souvent été radiée de Facebook. Une bonne explication par mail avec la Californie me remet sur le marché. Pourvu que ça dure ! =) . Pour ce qui est du frein : c’est très net et ça n’a rien à voir avec mes relations : je ne sais pas me vendre. C’est là que se situe l’embuche. Le reste ? Les ragots, les jalousies, les hérésies ? Je commence à m’en foutre. J’ai mis du temps.
Si tu étais une injure, laquelle serais-tu ?
-La pire, direct : « enculé ». C’est le mot que j’utilise en boucle quand je conduis. C’est un langage assez pauvre, je le reconnais, mais c’est le plus libérateur à mon sens. J’ai toujours tendance à mettre l’accent sur la seconde syllabe du mot. J’y ajoute généralement le langage des signes qui n’implique qu’un doigt dans le conflit. C’est tout facile, récurrent. C’est un pansement. Quand je suis en forme, je peux me targuer d’un langage à peine plus fleuri : un « putain de bordel de merde » peut très bien faire l’affaire dans de nombreuses occasions.
As-tu d’autres idées d’écriture après « Pièce au dossier » ? Peux-tu nous en parler ?
-Hélas non. Je suis en litige #IRL avec l’acteur principal du prochain roman. Il se peut que l’ouvrage déjà « entamé » prenne une autre épaisseur, prochainement… Les nouveaux éléments pourraient bien modifier entièrement la construction du livre. Alors j’attends…
Si tu étais une citation illustrant ta façon d’écrire, laquelle serais-tu ?
-Ce n’est pas une citation mais un proverbe : « Le mieux est l’ennemi du bien ». C’est ma devise, en somme, et je l’applique dans tous les cas. C’est assez délicat… comme je suis perfectionniste (très gros défaut !!!). J’ai souvent besoin et envie de gommer les aspérités, mais je me retiens, sinon le rendu n’est pas celui attendu et je gâche bêtement ce qui était de l’ordre de l’acceptable.
Peux-tu nous parler de ta passion pour la photographie ? Qu’est-ce qui te pousse à capturer un paysage ou le visage d’un autre ? Qu’est-ce que cela t’apporte ?
-Cela faisait quelques années que mes amis proches, flattés par les portraits que je prenais d’eux en soirées, me félicitaient pour mes cadrages singuliers et m’encourageaient à m’engager dans cette voie. J’étais pour le moins réticente et sceptique comme cette discipline exige quelques bases de logique et beaucoup de passion pour la technique. Or, la logique et moi, c’est une histoire d’amour impossible. Je « touche » assez en informatique, mais le domaine de la photographie demande des réflexes… instantanés (jeu de mots : je mets vingt francs dans le nourrain!) et liés aux mathématiques! Au final, c’est un enfant de douze ans (mon neveu, Axel) qui m’a poussée littéralement, il y a trois ans, à me lancer. Il s’est proposé comme modèle, histoire de valider un test ; la série de portraits a fait l’unanimité et j’ai fondé mon auto entreprise en 2009. J’ai très vite été attirée par les expressions des comédiens et leur ai proposé mes services. Cette année, je me tourne vers les visages d’enfants. J’aime le beau, à un point tel que j’éprouve le besoin de le consigner. J’ai la sensation d’avoir pris beaucoup de trains dans ma vie et le regret de ne pas avoir été assez attentive quant aux horaires et aux destinations ; c’est une manière de pouvoir capter, enfin, ce qui pourrait encore m’échapper. Je thésaurise des tonnes de clichés, puis je fais le tri : c’est drôlement jouissif d’être aux commandes du TGV !
Si tu devais nous montrer une photo t’illustrant au mieux, ce serait laquelle ?
-Ce serait la toute dernière en date (@ copyright Berty, 2011). Un noir et blanc qui me séduit vraiment (c’est rare que je m’accepte en photo !). Je fais vraiment mon âge, mes rides d’expression sont marquées mais rieuses. Berty a su capturer mon insolence, tout en la rendant sympathique pour les personnes qui me savent. J’utiliserais le terme « mutine », c’est le plus approprié. J’aime la position allongée et les mains rejointes, prêtes à se réjouir d’on ne sait quoi, finalement. Ce portrait est, en soi, à la fois une affirmation et un point d’interrogation. Je suis présente, en place, à savourer à l’avance un futur certainement plein de surprises. C’est une photo optimiste. J’ai également l’impression qu’on y lit une prochaine arrogance et que mes ennemis (il y en a !) n’auront aucun ascendant sur moi ! On peut rêver ! =)
Merci Martine de nous avoir accordé cette interview hors des sentiers battus (ceux que je préfère). Et comme tu l’as si bien dit, moi aussi, je suis ravie d’être nous. #twinome(1)
(1) Mouvement créé sur Twitter qui consiste à allier plusieurs compétences au nom d’un projet commun « Avancer ». Notre twinome littéraire est composé de Martine Pagès, Clément Chatain et moi-même. Au plaisir de vous recroiser dans la Twittosphère !