Un phénomène ancien
Les nègres littéraires parsèment les coursives de la littérature depuis fort longtemps. Que dire de l'affaire "Corneille-Molière" dans laquelle certains experts s'accordent à dire que le second ne serait que le prête-nom du premier ? Que dire de Winston Churchill qui obtint le prix Nobel de littérature pour ses mémoires rédigés par un collectif d'historiens ? Que dire d'Alexandre Dumas dont les oeuvres principales comme "Les trois mousquetaires", "Le comte de Monte Christo" et "Le vicomte de Bragelonne" étaient en réalité signées par un certain Auguste Maquet ? Que dire si ce n'est qu'ils ont su tirer profit de ces mains de l'ombre pour se créer une notoriété usurpée mais consentie.
Les nègres littéraires sortent de l'ombre
Pourtant, depuis que Bernard Fixot, le PDG des Editions XO, a décidé de faire apparaître le nom du co-auteur de Paul-Loup Sulitzer sur la couverture de ses oeuvres, les nègres littéraires commencent enfin à sortir de l'ombre pour devenir "métis" ou "collaborateurs" : des terminologies à connotation moins polémique. Un collaborateur débutant verrait ses honoraires s'échelonner de 5 000 à 15 000 euros. Les auteurs les plus expérimentés touchent entre 8 et 15% par livre vendu. Selon Armelle Brusq, auteur du documentaire "Les nègres : l'écriture en douce", près d'un tiers des éditions en France seraient des "livres à la paternité peu claire".
Ma propre expérience d'écrivain fantôme
Je rejoins les deux règles d'or que s'est fixées François Forestier, journaliste au Nouvel Observateur, qui déclare dans l'article "La vie des autres", paru dans Le Monde du 4 mars 2010, qu'il ne faut pas laisser son auteur se disperser et ne pas tisser de liens d'amitié. En ce moment, j'ai deux "clients" en tant que "collaborateur". J'ai dû adapter ma méthodologie à leur façon d'entrevoir l'écriture. Le premier a une mémoire chirurgicale : tous les entretiens sont réalisés à partir des détails qu'il égrène au fil des heures passés en tête à tête. Le second préfère écrire ses mémoires avant de me les transmettre pour reformulation. Les entretiens consistent à relire ce qu'il a écrit pour corriger certains passages. Ce dernier vit l'écriture de façon thérapeutique. Il s'agit pour lui de coucher sur le papier ses maux intérieurs et mon rôle est de l'accompagner en les retranscrivant de la manière la plus fluide qui soit. Je n'hésite pas à recadrer son écriture lorsque qu'elle me paraît s'éloigner du plan que l'on a construit ensemble. Chaque entretien dure environ deux heures pendant lesquelles il faut accompagner la pensée de l'autre avec ses mots à soi. Une expérience assez schizophrénique, il est vrai ! Chaque rencontre s'avère passionnante car elle m'apprend à expérimenter d'autres angles d'attaque pour l'écriture que ceux que j'utilise habituellement, elle m'oblige également à me documenter sur le contexte d'une époque donnée et à découvrir d'autres cultures. Après chaque entretien a lieu la retranscription. Les deux livres sur lesquels je travaille n'ont pas la même tonalité. Dans un cas, il s'agit d'une enquête d'investigation où le style doit être direct, vif, percutant et sans fioritures. Dans le second cas, il s'agit d'un roman familial qui est teinté de nostalgie et de douleur et pour lequel il faut mettre en oeuvre une écriture plus émotionnelle et introspective. Il n'est pas simple de passer d'un registre à un autre, mais en gardant la distance nécessaire pour traduire sur le papier des histoires qui ne m'appartiennent pas, le pari est tenu. Je crois qu'il s'agit là d'une des clefs fondamentales pour être un collaborateur qui tienne la route : une trop grande implication émotionnelle dans l'histoire de l'un de mes clients nuirait à l'objectivité de son récit. Le plus ironique dans ma situation est que j'ai un mal fou à me faire publier en tant qu'auteur, alors que je sais que pour l'un des deux récits, "je" serais publiée sous un nom qui n'est pas le mien. Et je ne pourrais même pas jouir d'une quelconque reconnaissance puisque j'ai abandonné mes droits au nom d'un autre. Pourtant je ne souffre aucunement de cette ambivalence. L'expérience d'écrivain fantôme m'aide à assouvir ma graphomanie constante et ma soif de mots. Je considère même cette activité comme une façon de garder intacts mes mécanismes d'écriture, en "gardant la main". Je sais que lorsque je commencerai mon 3e roman, je n'aurais pas besoin de tâtonner à la recherche de termes qui se déroberaient à ma conscience, si je ne les avais pas utilisés depuis longtemps. Je sais qu'ils seront là, à fleur d'âme et qu'il me suffira de tirer sur le fil de ma pensée pour qu'ils s'inscrivent sur le pâle écran de mes courtes nuits.
Un très bon article comme toujours avec un rappel des faits, une évolution de cette profession si particulière et un témoignage personnel. Que demander de plus !
Rédigé par : Clement Chatain | 07/09/2011 à 17:37
Merci Clément, cela me fait du bien de me dérouiller les tentacules sur mon blog ;)
Rédigé par : Laure Mezarigue | 07/09/2011 à 18:07
Le sujet est très intéressant car cela touche les écrivains en herbes en devenir d'être reconnu par ses pères et les médias. Ce monde est tellement difficile à percer que certains et certaines prennent l'option de se cacher derrière un écrivain populaire. Il y a tellement d'autres choses que nous ne savons pas. Merci de nous ouvrir les yeux.
Rédigé par : Denis Colsenet | 07/09/2011 à 19:26
Merci Denis pour ton commentaire. Concernant mon activité de nègre littéraire, elle me permet d'assouvir ce qui reste essentiel à mes yeux : écrire !
Rédigé par : Laure Mezarigue | 07/09/2011 à 19:33
Qu'est ce que c'est que cette histoire de noirs qui veulent devenir métis. Regardez où ça a mené Michael Jackson.
bon d'accord, je sors.
Rédigé par : Ghostrider | 08/09/2011 à 11:42
J'ai trouvé votre chronique fascinante. Je m'intéresse beaucoup à ces écrivains de l'ombre, particulièrement Auguste Maquet, qui fut le véritable auteur de quelques-unes des plus grandes oeuvres d'Alexandre Dumas. Votre témoignage sur votre expérience d'auteur fantôme est d'autant plus troublant. N'y aurait-il pas moyen de faire reconnaître votre apport comme collaboratrice ? En renonçant ainsi complètement à ce que votre nom apparaisse sur la couverture d'un livre, ne renoncez-vous pas à faire reconnaître votre propre talent ?
Rédigé par : Suzanne Aubry | 18/09/2011 à 17:54
L'un de mes clients m'a proposée de parler de moi lorsqu'il fera des interviews sur son livre. Il n'y était pas obligé et je crois que je vais me laisser faire. J'ai parfois l'impression que si j'attends un peu trop après la bonne volonté des éditeurs pour s'intéresser à mon travail, je risque d'attendre encore très longtemps. Bien à vous, Laure
Rédigé par : Laure Mezarigue | 18/09/2011 à 19:56