Depuis quelques mois déjà l'idée me trottait dans la tête : aller voir une prostituée pour m'aider à construire le personnage de mon prochain roman. Donc ce week-end, j'ai pris mon courage à deux mains et je suis allée avec mon bloc-notes et les couilles que je n'ai pas interviewer une prostituée afin de nourrir la psyché et la gouaille de mon personnage. Tout d'abord, quand vous allez voir une prostituée et bien il faut faire la queue au cul du camion comme tout le monde. Normalement, en week-end les prostituées travaillent moins pour ne pas tomber sur le promeneur du dimanche et toute sa petite famille. Donc autant dire que les rares gagneuses à se faire relever le compteur en ce samedi après-midi se faisaient sauter dessus comme des articles à -70% un jour de soldes au Bon Marché. C'est donc dignement que j'ai dû attendre que la dame finisse son travail pour venir lui poser mes questions. Malheureusement pour moi, la première fille à laquelle je me suis intéressée ne voulut pas me parler de choses qui lui faisaient ou trop mal ou qu'elle avait trop peur de voir s'ébruiter. Je repris donc ma voiture pour m'enfoncer dans le bois et j'ai sillonné pas mal de contre-allées (oui je suis complètement frappée, inutile de me le rappeler) pour enfin la trouver ma prostituée. C'est raide comme la justice et le bloc-notes toujours au garde-à-vous que je me suis pointée près de la camionnette de mon élue du jour et là, bingo, elle a accepté de répondre à mes questions. Elle a tapoté le siège en cuir rouge juste à côté d'elle et je suis montée dans sa camionnette pour me retrouver en train de faire un brin de causette à un transexuel en porte-jarretelles et ongles mauves. J'avais calculé que j'avais besoin d'un quart d'heure de son temps, j'avais donc retiré de quoi la payer, soit le prix d'une bonne fellation sans piper mot, sauf que là j'espérais qu'elle se mettrait à table comme jamais mon asphalteuse. Et je ne fus pas déçue du voyage. Son nom de guerre était Caroline. Elle a pris un pseudo français car "ces clients-là sont les plus gentils". C'est à un dialogue assez surréaliste que je vais vous inviter. Jamais en dehors de l'écriture, je n'aurais été amenée à effectuer ce type de démarche. C'est donc de la faute à mon roman, si j'en suis arrivée à donner du sondage d'opinion dans le monde des maraudeuses.
Pour ma première question, je n'y suis pas allée par quatre chemins et bien évidemment mon entôleuse a explosé de rire, parce qu'avec mon bloc-notes et mon sac-à-main posé sur les genoux, j'étais loin de ressembler au client lambda venant se rencarder sur ses tarifs.
C'est combien ?
C'est 30 euros la pipe. 40 euros l'amour et 70 euros la totale.
Entre chaque fou-rire, elle se ventilait le visage avec ses ongles longs, je lui ai presque trouvé des airs de midinette à ma michetonneuse.
Décris-moi le profil de tes clients. Qui vient te voir ?
Mes clients viennent de tout milieu. Indiens, Chinois, Bulgares, Turcs, Polonais, Français, tout le monde vient me voir. Certains clients chics acceptent même de payer 80 euros sans poser de questions. Les clients les plus problématiques restent les gens de couleur et les Arabes, soit ils posent des problèmes par rapport à la religion, soit ils refusent de payer.
Comment en es-tu arrivé à la prostitution ?
Quand j'étais coiffeur au Pérou, une fille venant de France m'a proposé de m'y emmener. A chaque fois, j'allais faire la fête avec elle. Ca me faisait rêver. Puis elle a fini par m'expliquer qu'elle m'emmènerait en France pour être prostituée. Je viens d'une famille moyenne, très unie. J'avais peur de la réaction de mes proches. Quand je l'ai dit à ma mère, elle m'a répondu que j'étais responsable de mes décisions. Moi je trouvais que c'était un moyen de résoudre notre pauvreté. Depuis que mon père est mort, c'est ma mère qui doit subvenir à nos besoins. Donc je suis partie pour la France afin de l'aider. Je suis venue en touriste pour faire les trois mois de mon visa. Puis j'ai fini par faire le ménage et la cuisine pour la fille pendant 6 mois. Les premiers temps en tant que prostituée furent très difficiles, car je ne savais pas parler français. J'ai trouvé des bottes dans une poubelle afin de pouvoir venir travailler. J'ai tapiné de 18h à 6h du matin. J'ai tenu un an comme ça. Pour apprendre le français, je regardais la télé et des DVD. J'ai travaillé dans le bois sans camion pendant 4 ans. A chaque fois que la police m'attrapait, je mentais sur mon nom et mon prénom pour ne pas retourner au pays. En 2007, j'ai fini par épouser une femme. Mais je ne veux pas en parler, c'est ma vie privée. Ce que je voudrais faire, c'est travailler encore un ou deux ans puis monter un salon de coiffure au Pérou.
As-tu des anecdotes drôles à raconter sur tes clients ?
Ce n'est pas spécialement drôle mais j'ai un client qui travaille à la télé. Je ne peux pas dire qui c'est parce que j'ai peur qu'il se reconnaisse. Mais à chaque fois qu'il vient, c'est comme dans un rêve. Peut-être qu'il a des problèmes avec sa femme. Une fois sinon, j'ai eu un client qui venait d'avoir un accident de voiture. Et il est venu me voir pour se déstresser. Une autre fois, j'ai eu un client qui ne savait pas que j'étais transexuel. Quand il a vu ce que j'avais entre les jambes, il a voulu tout arrêter en hurlant "Ca suffit, ça suffit".
As-tu des règles de base pour assurer ta sécurité ?
Je n'ai rien pour me protéger. Un vendredi, j'ai travaillé dans ce camion et j'ai vu un monsieur assis qui comptait mes clients. Ce jour-là, j'avais fait 700 euros. J'étais fatiguée. Il m'a demandé "c'est combien ?". Quand j'ai répondu "40 euros", il m'a dit qu'il m'en donnerait 50 et j'ai trouvé ça bizarre. Quand il est entré dans la camionnette, il ne se retournait pas. Je trouvais ça de plus en plus étrange. J'avais laissé la porte ouverte. Quand il s'est retourné, il tenait un petit couteau. Je suis assez ballèze, je l'ai sorti de la camionnette et j'ai tout de suite refermé la porte. Il a fini par partir. Heureusement pour moi, c'était un voleur amateur, mais c'est l'une des rares fois où j'ai voulu abandonner la prostitution. Maintenant quand j'ai un client, je lui dit d'emblée que je suis un travesti, un homme et que c'est 40 euros. Et le client paie d'abord. On conclut tout dehors avant d'entrer dans le camion. Depuis que j'utilise cette technique, je n'ai plus aucun problème.
Et c'est sur cette dernière question que j'ai pris congé de Caroline. Pendant l'interview, il y eut un défilé permanent de clients venant taper au carreau. Elle les a tous envoyés ballader. J'ai interprété cela comme le signe qu'un simple contact humain devait plus lui rapporter qu'une passe à 40 euros.