Un peu de talc dans l’enveloppe
Tu avais été clair pourtant. C’était fini. Terminé. Tu m’avais effacée de ton quotidien comme un coup de main rageur redonnant son obscurité initiale au tableau noir de mes envies. La sentence fut immédiate. « Je suis marié, tu comprends ? Je ne peux pas la quitter. Que diraient les gens ?» Je te regardais sans comprendre. La pluie camouflait sur mon visage de fines perles de souffrance qui charriaient dans leur sillage le goût amer de l’inaccompli. Le qu’en-dira-t-on, franchement, je m’en foutais complètement ! Oui, ils diraient que tu es un salaud d’avoir eu le béguin pour une fille de vingt ans, à peine sortie de la chrysalide de l’adolescence et marchant à pas hésitants dans l’essaim tumultueux de la vie. Pourtant, je me remémore ce moment où nos regards se sont croisés pour la première fois. Et je retrouve ce même constat de certitude. Celui qui te désarçonne totalement, quand tu rencontres un parfait étranger qui réveille en toi des résonnances intimes au parfum d’évidence : ton passé d’orphelin durant la première guerre, les hommes d’un certain âge que tu croises dans la rue et qui te rappellent ton père, tes rires de désaxé quand tu racontes des histoires qui ne font rire que toi, ce noir regard qui me déshabille malgré moi, l’odeur de ta cigarette qui continue à m’imprégner même quand tu n’es plus là.
Ta voix et ta présence ont su déclencher en moi des soubresauts vertigineux dans un paysage émotionnel laissé vacant jusque là. Je savais qu’il était interdit de s’aimer en ces temps où l’adultère est un crime et où les pires rumeurs peuvent se révéler assassines, mais c’était plus fort que moi. Je me souviens que, pour notre premier dîner, j’avais emprunté une robe du soir à Louisia. Je portais autour du cou le camée que m’avait donné ma mère avant son dernier soupir et j’avais mis du talc dans mes escarpins pour ne pas souffrir le martyre. J’ai puisé dans mes dernières économies pour trouver au marché noir du parfum, des bas et du rouge à lèvres. J’en ai écrasé une pointe sur mes joues pour être belle et me montrer à la hauteur de ce que tu avais révélé en moi. La première fois que nos corps se sont perdus l’un dans l’autre, je savais que c’en était fini, que plus jamais je n’appartiendrais à quelqu’un d’autre. La voix de velours de Joséphine Baker s’échappait de la radio et jetait sur nos corps alanguis un voile vaporeux de douceur et de mélancolie. Tu m’as longuement caressée, en m’embrassant le visage entre deux murmures. Tu m’as dit en pleurant que tu ne savais pas quoi faire. Pourtant, on a continué à se voir et notre amour est entré en clandestinité. De mots doux en longs regards appuyés. Nous étions devenus esclaves de nuits trop courtes et de désirs insatiables. Toi tu vivais dans la peur lancinante d’être découvert. Moi je voulais que l’on mette fin aux apparences pour jouer enfin la transparence. Je ne me rappelle plus réellement quand j’ai su que j’étais tombée enceinte. Je me souviens juste que, quand je t’ai annoncé la nouvelle, tu as pris mes mains dans les tiennes et tu les as serrées à en crever. En me regardant douloureusement sans rien dire. Dès lors, j’ai compris que tu allais me quitter avant même que tu n’aies dégainé ces paroles qui me font encore souffrir. J’ai vécu ton dernier claquement de porte comme une véritable déflagration, comme si mon corps était pulvérisé comme une pluie d’akènes emportée par le vent. Acculée au désespoir, j’ai perdu la tête. J’avais trop peu de moyens pour garder l’enfant. Quel monde avais-je à lui offrir ? Une vie de privations et d’abstinence, dominée par la pénurie et la peur nazie, où il aurait dû choisir entre la collaboration ou la résistance. Alors j’ai pris ma décision et j’y suis allée. J’ai cru défaillir quand j’ai franchi le seuil de la faiseuse d’anges et que j’ai vu sur sa table la bassine, les éponges et la paire de ciseaux. J’étais terrifiée mais je devais aller jusqu’au bout. Elle m’a parlé longuement, en me tenant par les épaules et en me regardant droit dans les yeux. Elle m’a informé des dangers que l’on encourait, elle et moi. Mais je ne pouvais plus reculer. La vie sans toi, de toute façon, n’avait plus grand intérêt. Elle m’a fait accroupir, a pris la bassine et les ciseaux et a commencé le curetage. Tandis que je sentais la vie quitter définitivement mes entrailles et les dernières traces de toi m’abandonner, une douleur inouïe me transperça littéralement. J’ai hurlé et j’ai vu le monde s’effondrer et emporter les derniers vestiges de notre famille morte. Quand j’ai entrouvert les yeux, quelques heures après, l’avorteuse me regardait d’un air blême. Elle m’a dit de partir rapidement, de ne parler à personne et de rentrer chez moi. Elle me donna quelques compresses et me congédia sans autre forme de procès. Je tenais à peine sur mes jambes. Je me sentais fiévreuse et épuisée comme si j’étais passée de la lumière du jour à une nuit sans fin. Les gens s’écartaient sur mon passage et chuchotaient des mots que je ne comprenais pas mais devinais sans peine. Je me retenais aux murs pour ne pas tomber au sol et attendais fébrilement qu’une force invisible veuille bien me ramener chez moi. Puis je me suis retournée et j’ai regardé le trottoir. Et là, j’ai vu des empreintes sanguinolentes en guise de traces de pas et mon cœur s’est arrêté à cet endroit-là. Je me suis redressée et me suis mise à courir comme une éperdue, évitant les passants et leurs regards accusateurs. Je ne sais par quel miracle je suis parvenue au pied de mon immeuble. C’est là que je t’ai vu sur mon seuil qui m’attendait. Tu m’as aperçue et tu es venu vers moi. Tu as dit que tu regrettais, que tu ne pourrais jamais vivre sans moi et que tu assumerais l’enfant. J’ai senti un cri de douleur monter dans ma gorge tandis qu’une souffrance muette se dessinait sur mes lèvres. Je n’arrivais pas à te parler. Je t’ai serré dans mes bras et j’ai étouffé mes larmes sur ton épaule. Tu as vu le sang par terre et tu t’es inquiété. J’ai puisé dans mes dernières ressources pour trouver la force de te parler : «Je sais, je viens de me blesser en tombant dans la rue. Louisia m’attends à l’appartement. Ne t’inquiète pas, elle va s’occuper de moi. J’ai juste besoin de me reposer. On en reparle demain, si tu veux bien. » Je t’ai longuement embrassé et tu m’as laissé regagner l’appartement sans rien dire. J’ai refermé la porte sur une dernière image de toi en train de descendre l’escalier.
En baissant les yeux, j’ai vu le filet de sang former sur le sol une ombre grandissante, telle un trou noir s’apprêtant à me submerger. J’ai gagné le bureau péniblement où j’ai pris une feuille de papier pour t’écrire cette lettre. J’espère que tu auras la force de me pardonner pour ce que j’ai fait. C’est idiot parfois la vie, tu sais. Sur une impulsion et des non-dits, en une décision, tu perds deux vies.
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