Le week-end, j'ai pris pour habitude de prendre un café en bas de chez moi avec mon carnet d'écriture à l'affût de la moindre idée à griffonner. Mais parfois, il n'est pas besoin d'humer l'air à la recherche d'une histoire à raconter, elles viennent s'installer d'elles-mêmes à votre table sans que vous ayez eu besoin de les y convier. Anne-Juliette, cela fait des années maintenant que je la croise de loin en loin depuis les 4 ans que j'habite ce quartier. Au début, elle ne parlait pas Anne-Juliette, elle était comme cloîtrée dans un quotidien moribond trop dur à dépasser pour elle. Maintenant quand je la croise, elle me parle avec la volubilité d'un moineau. Sa recherche d'emploi, c'est bon, c'est abouti, même si la sécurité, ce n'est pas trop son truc : "c'est un boulot de mec" comme elle dit. Sa fille dont elle est interdite de visite : "Je sais qu'en ce moment, elle a de mauvaises notes à l'école, mais je ne peux rien y faire, pourtant elle est bonne élève vous savez". Sa main arthritique, "Là je recommence à saisir des objets alors qu'avant je ne pouvais même pas éplucher une clémentine". Je lui demande des nouvelles de son ami que je n'ai jamais vu mais que je connais par coeur au gré de ses épanchements de petite fille : "Là il est au boulot, mais ce matin, je lui ai envoyé un SMS en lui disant qu'une fois passés tous nos problèmes, nous serons enfin heureux". J'ai toujours été surprise de la facilité déconcertante avec laquelle certaines personnes déposaient des bagages devenus trop lourds auprès d'inconnus de passage. Anne-Juliette, c'est ma relation en pointillés. Parfois je la croise dans la rue et, à sa mine renfrognée, je sais qu'il ne faut pas lui parler, que la rage sourde qui l'anime par moments vous balaierait d'un revers de la main comme un fétu de paille. D'autres fois, elle se met à me suivre, en me racontant sa journée entre fous-rire et sourires tendres, même si je sais pertinemment que ce n'est pas son chemin et qu'elle a rendez-vous à l'opposé. Au départ, son attitude me décontenançait, mais j'avais beau la maintenir à distance, elle se réinvitait dans ma vie, que ce soit au coin d'une rue ou au détour d'un café, sans crier gare. Elle fait partie de ces âmes en déroute qui se raccrochent à la moindre bouée de sauvetage passant à portée de main pour éviter la noyade. Là, j'ai pris le temps de l'écouter me parler, elle en paraissait presque apaisée de cet exutoire qu'enfin je lui mettais à portée. Elle m'a parlé de sujets durs, parce que "Le psy, vous comprenez, j'arrive pas à lui parler, ça reste bloqué là" me dit-elle en désignant son coeur. Elle me parle et rit comme une midinette en se ventilant avec ses mains beaucoup trop décharnées pour son âge. Et moi je l'écoute, tranquillement, reposant mon stylo et remerciant la destinée de me donner enfin un sujet pour mon blog. Je tourne les yeux et je le vois, lui, Cisco, qui parle tout seul, dans son jargon portugais sans que personne ne le comprenne en dehors de lui. Je détourne le regard pour observer Michel qui, lui, au contraire, ne parle jamais et reste toujours tout seul dans son coin. Je regarde Jacky qui peut passer des heures sur son ordinateur en se marrant tout seul. Enfin, mon regard s'arrête tendrement sur L'Homme-Refuge, mon mastroquet, indéboulonnable derrière son comptoir, recueillant coups de coeur et coups de gueule tombant sur son zing avec la patience et la bienveillance d'un ange. Que de vies échouées dans son café à la recherche d'une oreille attentive dans laquelle tout déverser. Mon regard revient sur Anne-Juliette. Je lui dis que je dois y aller. Alors à regrets elle repose son sac à confidences pour le réserver jusqu'à notre prochaine rencontre. Je sers la main à Cisco qui me dit au-revoir dans un langage qui n'appartient qu'à lui. Je sers dans mes bras L'Homme-Refuge en le priant de prendre soin de lui. C'était un samedi matin comme un autre, entre rêves déçus et éclats de voix fleurant bon le café.