J’étais toujours dans ma quête électronique de l’homme idéal. Cependant, les échecs précédents m’avaient poussée à affiner davantage mes tactiques de recherche. Outre les principes draconiens que j’avais érigés pour éviter les retards superflus dans ma course à l’élu, j’avais décidé d’élaguer davantage mon arbre des possibles, en sélectionnant désormais des critères de choix mieux définis. Je n’étais plus une femme en mal d’amour mais un vulgaire moteur de recherche qui additionnait des requêtes booléennes de plus en plus complexes, afin de trouver l’âme sœur dans des listes de résultats qui rétrécissaient à vue d’œil.
Désormais, je saisissais systématiquement l’âge de mes cibles amoureuses. Je les choisissais entre trente et quarante ans, période où les hommes se remettaient de leurs premiers échecs passionnels et étaient suffisamment mûrs pour se lancer dans une nouvelle histoire - du moins le pensais-je en cette période où je n’étais pas encore trop désarçonnée par mes bleus à l’âme. J’étais très attentive au niveau d’étude également : en les cueillant à partir de bac+3, je quittais sans regret les rivages dyslexiques des rois de la contrepèterie qui, pour la plupart, semblaient utiliser un clavier aux touches inversées. Ah ces hommes ! Au début je n’y voyais que du jeu, puis j’ai fini par fuir ! Je passais plus de temps aussi à discuter avec les prises ayant mordu à l’hameçon pour voir si elles valaient vraiment le détour et, parallèlement, j’allais sur leur page pour découvrir leurs éventuelles passions et leurs liens tissés à l’écran. Ainsi, un homme qui collectionnait les amies pouvait être rapidement rangé dans les queutards. A contrario, un type qui avait peu de potes ou se faisait rabrouer sans ménagement sur son mur pouvait être catalogué meilleur espoir dans la catégorie « Tocards ». Evidemment, beaucoup d’hommes procédaient de la même manière avec les femmes. L’Homme-Siddhârta, lui, pour trouver ses conquêtes même d’un soir, me confia échanger longuement avec elles pour distinguer celles qui avaient une « mentalité de caissière » de celles qui valaient « le coup ». Finalement, Internet m’avait transformée en mec. Voilà l’horrible vérité ! J’étais devenu une sorte de cyber-transsexuel dont les pensées pouvait convenir aussi bien à une femme qu’à son pendant masculin. Pourtant ma traque amoureuse me réservait parfois des rencontres surprenantes, tel que ce sémillant quarantenaire, jeune papa et récemment séparé, qui habitait dans le XXème arrondissement de Paris. Nous échangeâmes nos coordonnées par mail afin de nous jauger mutuellement par écran interposé.
10 avril
L’Homme-Mégalo
Salut, tu vas bien ?
La Femme-Pieuvre
Oui, je me porte comme un charme.
Appelez-moi Pinocchiotte…
L’Homme-Mégalo
Que fais-tu dans la vie ?
La Femme-Pieuvre
Je suis consultante en gestion documentaire. Mais c’est un peu compliqué à expliquer.
L’Homme-Mégalo
Oui bon, je suppose que tu mets en place des solutions de GED ou d’archivage numérique.
C’est ça ?
La Femme-Pieuvre
Euh, bah oui, en gros c’est tout à fait ça…
La vache, mais tu sors d’où toi, bon sang ?
Et toi, tu fais quoi ?
L’Homme-Mégalo
Et bien moi, je suis mathématicien à la base. J’ai travaillé d’abord en tant que chercheur et j’ai décidé de quitter le monde de la recherche pour rentrer dans celui des affaires. En gros, je dirige ma propre entreprise et j’ai fondé une association.
La Femme-Pieuvre
Avoir les maths pour fonds de commerce, ce n’est pas commun. Vu mes notes au lycée, ce genre de concept ne m’aurait jamais effleurée. Et tu travailles sur quoi ?
L’Homme-Mégalo
Je travaille sur la conservation du sperme au-delà de la mort.
La Femme-Pieuvre
Pardon ?
Mais qu’est-ce que c’est que ce malade ? Pourquoi j’ai cliqué dessus, moi ?
Mais, ce n’est pas un peu interdit tout ça… Pour des raisons éthiques, notamment ?
L’Homme-Mégalo
Et bien justement, aux Etats-Unis, une mère a obtenu d’un tribunal que le sperme de son fils, qui est mort au cours d’une rixe, soit conservé après sa mort. L’objectif de la mère était de faire féconder une mère porteuse et d’élever elle-même son petit-fils ou sa petite fille. Donc, c’est un marché qui va commencer à fleurir de l’autre côté de l’Atlantique, le seul problème c’est qu’il faut trouver des bornes éthiques à ce domaine. Et, c’est là où j’interviens.
La Femme-Pieuvre
Tu veux dire que tu veux sauver le sperme du monde entier ?!?
Décidemment, le Net portait bien mal son nom !
L’Homme-Mégalo
En gros, c’est ça, j’ai fondé une association pour garantir les droits de ceux qui souhaitent faire revivre leurs proches par ce biais-là : Sperm-Era.
La Femme-Pieuvre
Hum… C’est charmant. Ca vient d’où ?
L’Homme-Mégalo
C’est un mélange entre les mots « sperme » et Hera, qui est la déesse de la fécondité dans la mythologie grecque J
Parallèlement à cette association, je suis en train de rédiger une charte éthique pour limiter les dérapages dans ce domaine complexe qui soulève des questions à la fois scientifiques et morales.
La Femme-Pieuvre
D’accord, d’accord, d’accord… Et bien écoute, ça m’a l’air parfait tout ça. Me concernant, je ne vais pas te déranger plus longtemps dans ta quête universelle, hein… Je t’ai déjà suffisamment ralenti comme ça dans ta course effrénée pour sauver l’humanité. Moi, je vais retourner à mes petites occupations telles qu’étendre le linge ou me faire les ongles… Cela ne contribuera peut-être pas à la survie de l’espèce mais, au moins, cela reste à ma portée.
L’Homme-Mégalo
Ca y est, tu me prends pour un taré ! J’en étais sûr !
La Femme-Pieuvre
Tu sais, tous les super-héros suscitent parfois l’incompréhension de leur entourage,
il va donc falloir assumer Sperman ! Inutile de déposer ce nom à l’INPI, personne ne
te le piquera, je pense J
L’Homme-Mégalo
T’es plutôt une marrante toi dans ton genre… Et si on se voyait pour parler de tout ça ? Là, je dois aller à une conférence au Palais Brongniart, mais on peut se rejoindre après, vers 21 h, pour un café ?
La Femme-Pieuvre
Je ne peux pas, je te l’ai dit. J’ai … euh… du linge à étendre… Et, un café à 21h, ça le fait moyen… Et puis, faire la connaissance d’un gars que je ne connais absolument pas et qui veut sauver le sperme du monde entier, je ne sais pas si je suis tout à fait préparée psychologiquement à ça…
L’Homme-Mégalo
Mais ce sera juste un rencard amical. D’ailleurs, vu l’heure qu’il sera, je te propose une verveine à la place du café. On sera moins excités comme ça J Et je t’inviterai même au restaurant, si tu veux, j’en connais un très bien dans le quartier Montorgueil…
La Femme-Pieuvre
Un resto en parlant sperme ! Quelle délicate invitation. Et pourquoi accepterais-je ?
L’Homme-Mégalo
Parce que je suis l’un des gars les plus drôles que cette planète ait jamais porté.
La Femme-Pieuvre 17:49
Et bien poculons ensemble dans ces cas-là. En tout bien tout honneur, évidemment J
L’Homme-Mégalo
Je ne comprends pas tout, mais je te fais confiance. A tout à l’heure !
La Femme-Pieuvre
A tout à l’heure !
Pour passer le temps, en attendant de rencontrer mon super-héros du jour, j’allais sur les actualités du réseau. Mon meilleur ami, L’Homme-Enfant, avait décidé d’adhérer à un groupe « Mon voisin est un connard ». J’hésitai à le rejoindre un bref instant, puis me ravisai étant donné que l’émotif de l’autre côté de ma cloison s’était calmé avec sa copine. Peut-être s’étaient-ils séparés ? Ah… Quand le malheur des uns fait le bonheur des autres !
J’allais ensuite dans l’espace « Invitations ». Alors qu’est-ce que nous avons aujourd’hui ?
1 invitation à l’application « Bisou »…
Ok, ignorer…
1 invitation à l’application « Prends mon cœur »…
Sans façon… Ignorer…
1 invitation à l’application « The sweetest person contest »…
Grrrrrrrrrrr… Ignorer….
1 invitation à l’application « Kiwis » …
Envoyer des kiwis pour dire aux gens qu’on les trouve cools… C’est bouleversant, mais je n’ai pas le temps ! Ignorer…
1 invitation à l’application « Kidnappeurs en série »
Super, on m’a kidnappée depuis 24h…
Rien à foutre… Ignorer …
Après ce ménage sans ménagement, je revins sur la page des actualités où je tombai sur un échange très drôle. Pour la petite histoire, j’avais une amie qui sortait depuis peu avec un juif… Or l’un de mes meilleurs potes, L’Homme-Diva, que nous avons en commun est tombé amoureux d’Israël une dizaine d’années auparavant. Et depuis ce temps-là, à chaque fois qu’il passe à proximité d’un Israélite, il ne peut s’empêcher d’en faire des tonnes… Ainsi, il a pourri la page de la fille avec des symboles religieux sémites accompagnée d’explications assommantes pour attirer son attention. Voici la réponse de l’intéressée :
La Femme à bout, à 18:35 le 10 avril
Dis-moi, tu aimes la vie n’est-ce pas ? Si tu touches encore une fois à ce mur pour m’expliquer un symbole religieux juif, je viens à la sortie de ton travail pour te livrer ma version personnalisée de l’Intifada... Et si tu te fais poursuivre dans la rue par une nana en pétard qui te balance des cailloux, faudra pas venir après te lamenter sur mon mur ;-)
Pas mal la réponse.
J’allais ensuite sur la page de l’une de mes dernières trouvailles, L’Homme-Baobab. Il portait ce magnifique surnom en raison de la dimension de son sexe, dont il a eu la très mauvaise idée de m’envoyer une photo. J’étais si estomaquée par la taille de l’engin que l’arbre africain me semblait l’image la plus appropriée pour témoigner de mon émoi. Or nous passions notre temps tous les deux à déplorer le fait de ne pouvoir trouver notre moitié en ligne. Mais, d’après ce que j’étais en train de lire sur sa page, il était passé en phase terminale !
L'Homme-Baobab homme bien ss ts rapports ch. femme sympa pour lui faire trouver le temps + court… une grosse libido serait un plus... laisser msg avec lettre de motivation... Il y a 9 minutes
Voici donc ma réponse.
La Femme-Pieuvre, à 19:14 le 10 avril
Monsieur,
Certifiée sympa depuis fort longtemps, j’adore faire trouver le temps plus court aux hommes que je rencontre… Ayant acquis des compétences certaines dans l’art de faire rire et de chercher des trucs complètement crétins à faire avec l’autre, je pense que, côté savoir-faire, je corresponds parfaitement à ce que vous recherchez chez une femme.
Concernant mes expériences passionnelles, mes relations du moment excèdent rarement un mois ce qui, temporellement, est extrêmement court pour se prendre la tête avec l’autre ou s’emmerder avec.
Dotée d’une libido exceptionnelle, je suis également rigoureuse, dynamique et organisée.
Parallèlement à ces aptitudes, je parle couramment l’anglais et maîtrise parfaitement les outils bureautiques, voire d’autres accessoires dont je vous parlerai plus longuement...
Ce sont toutes ces compétences que je vous propose de détailler lors d’un éventuel entretien.
Veuillez agréer mes sincères salutations.
La Pieuvre
Et ainsi de page en page et de clic en clic, mon addiction électronique me fit passer le temps en vitesse accélérée. J’avais à peine quitté mon clavier qu’il était déjà temps de se préparer pour aller retrouver L’Homme-Mégalo. Il m’attendait tranquillement installé à la terrasse d’un restaurant vietnamien.
- Salut, excuse-moi pour le retard mais moi et le sens de l’orientation, ça fait deux.
- Ne t’excuse pas ? Qu’est-ce que tu vas prendre ce soir ?
- Je ne sais pas si c’est une question appropriée.
- Hein ? Mais non, voyons ! Qu’est-ce que tu veux manger ? me répondit-il, déconcerté.
Ok, remise tes remarques gourgandines pour plus tard.
- Je vais prendre un bo bun avec du thé au jasmin.
- Pas de verveine ?
- Non merci. Ca ira.
Il avait le regard facétieux du gamin prêt à commettre une connerie et une voix douce qui progressait à mots choisis, comme pour ne pas vous perdre dans le méandre de ses pensées.
Tout en mangeant, nous avons parlé de sa vie actuelle et de ses projets.
- J’ai mis beaucoup de côté pour pouvoir monter ma boite. Là, je suis à la fois mon commercial, mon consultant, mon assistante, je fais même le ménage, me confia-t-il. Mais j’aime cette vie, elle me pousse à ne pas m’enfermer dans ma tour d’ivoire et à aller au contact des autres.
- Je te comprends, moi aussi, c’est ce que j’aime dans mon métier : le plaisir de bouger, de cumuler les projets, de me confronter à des gens différents.
La conversation prit une tournure plus cinglante lorsque nous prîmes un verre au Père Fouettard, un café aux Halles :
- Tu es en train d’écrire un roman sur tes rencontres en ligne, j’espère que tu ne te venges pas au moins ?
- Non, c’est plutôt moi à la rigueur que je n’épargne pas beaucoup. Je n’écrirai jamais sur quelqu’un sans son accord tacite. Les noms, les situations et les contextes sont changés. Donc il n’y a aucun risque à ce que L’Homme-Panda se prenne un jour des cailloux dans la rue pour manque de diplomatie envers les femmes.
- Et tu es toujours en contact avec eux ?
- Oui, je communique toujours avec L’Homme-Gourmet et L’Homme-Baobab. Ils prennent de mes nouvelles et surveillent de près l’évolution de mes amours ainsi que celle des pages écrites.
- D’accord et quel personnage serai-je moi dans ton roman ?
- Je n’ai pas encore décidé. En général, je pars d’une caractéristique observée chez quelqu’un ou d’une situation drôle et j’y consacre un bref passage ou un chapitre entier.
- Je vois et tu y parles de sexe ?
- Oui. Enfin… Je suis plutôt une sorte d’allumeuse littéraire qui pratique la prétérition en guise de sport de chambre. Je prends garde de ne pas décrire directement de scène lubrique, mais je ne peux m’empêcher d’appâter mon chaland en nourrissant son côté voyeur, en lui faisant entrevoir l’intimité des pensées d’une femme afin qu’il puisse observer par la lorgnette ses doutes, ses peurs et ses questionnements lorsqu’elle est en quête d’amour.
- Plutôt puritaine alors ?
- C’est vrai qu’avec mon écriture biaisée, on serait tenté de le croire... Seulement, mon propos n’est pas de faire une autopsie de ma sexualité mais de faire rire. Et à ce jeu-là, le Net me sert de sacré rempart, si bien que, armée de mon clavier, je peux faire du rentre-dedans à mes interlocuteurs sans nécessairement me dévoyer. Et c'est ainsi qu'ils me révèlent leurs plus insondables secrets, même si, au fond, ces derniers s’avèrent on ne peut plus avouables.
- Je vois... Et quel est ton dernier personnage ?
- Celui que j’ai en tête serait un mythomane que j’aurais créé de toutes pièces. Mais il faut qu’il soit en lien avec le sexe. J’avais idée d’écrire un portrait sur un homo qui voudrait s’essayer aux femmes et qui tombe sur moi pour sa première expérience : tentative qui tourne bien évidemment à la catastrophe…
- Mais ce n’est pas plausible !
- Ah bon et pourquoi cela ?
- Un homosexuel affirmé ne s’essayera jamais aux femmes. Je connais bien ce milieu, j’ai moi-même tenté l’expérience une fois avec un homme pour savoir si cela me correspondait. Un homo n’ira jamais vers les femmes à moins d’avoir une épée de Damoclès sur la tête, comme sa mère à convaincre de son hétérosexualité ou quelque chose dans ce goût-là… Franchement, créer un affabulateur à partir de ce type d’expérience serait une erreur.
- Mais, en tant qu’hétéro, tu t’es bien essayé aux hommes toi ?
- Oui, mais je n’ai pas tenté de me mentir à moi-même ou de me faire passer pour quelqu’un d’autre, je voulais juste expérimenter l’inconnu pour me cerner davantage. Le type avec qui j’ai fait l’amour savait pertinemment que j’étais hétéro et, après cette expérience, je le suis resté d’ailleurs.
- Hum, peut-être que tu as raison. Pourtant, je pensais que c’était une excellente idée…
Nous continuâmes notre ballade sur les bords de Seine. C’est fou le nombre de jeunes qui viennent se pinter à la bière, près de Saint-Michel, le soir venu ! J’étais en train de déplorer la déliquescence de la jeunesse actuelle, quand il se mit à me parler de son projet avec une lueur inquiétante dans le regard.
- Tu sais que, ce mois-ci, j’avais rendez-vous à l’Human Right Watch pour leur présenter Sperm-Era.
- Et ils n’ont pas appelé le service d’ordre quand tu leur as sorti le nom de ton projet ?
- Non, absolument pas.
- Mais le fonds de commerce de l’Human Right Watch, si je puis dire, c’est bien les droits de l’homme, non ? lui demandai-je embarrassée par mon pléonasme involontaire.
- Et bien justement, Sperm-Era sera un gigantesque réservoir de sperme, dans lequel les générations futures viendront puiser sans relâche pour y retrouver leurs racines. Tu sais qu’actuellement, la fertilité masculine baisse de façon dramatique. J’éjacule deux fois moins que mon grand-père.
- Et bien, va consulter mon grand !
- Mais qu’elle est bête ! Façon de parler, voyons ! J’ose à peine imaginer la situation pour nos héritiers, c’est pour cela qu’il faut se bouger les testicules avant qu’il ne soit trop tard ! me dit-il en me brandissant son point rageur sous le nez. Avec Sperm-Era, on rejoint le culturel, la relation entre l’homme, sa mémoire, son sperme et la démocratie. Je veux que la semence humaine soit traitée avec le respect et la place qu’elle mérite ! Je veux que la déclaration des droits de l’homme contienne un article la concernant.
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu… Et aucune patrouille de police à l’horizon, juste une bande de saoulards pour me porter secours.
- Oui, enfin, ça va un peu loin ton truc là, non ? L’Human Right Watch… Le sperme dans la déclaration des droits de l’homme… Non mais tu te rends compte des énormités que tu es en train de me sortir ?
- Mais c’est la crise, ma chère ! Quand les bourses plongent, il faut que l’homme se dresse ! Et pour cela, il faut lui en donner les moyens !
- Je vois. Et c’est quoi la prochaine étape ? L’ONU ? L’OTAN ?
- On verra bien me répondit-il avec un sourire énigmatique.
Nous continuâmes notre ballade sur les quais de Seine. Le fleuve, scintillant à la lueur des réverbères, s’entrouvrait autour de l’île Saint-Louis, comme les lèvres glossées d’une fille que l’on rêverait d’embrasser.
Nous prîmes un dernier verre à une terrasse de café et la conversation s’orienta vers nos familles respectives. Il me parla longuement de sa fille et j’avoue que sa tendresse et son amour pour elle me firent quelque peu oublier ses élucubrations sur les bords de Seine. Je me laissais bercer par son rire et le vent me faisait l’effet d’une respiration silencieuse, qui soulevait doucement le voile vaporeux de l’obscurité qui nous entourait.
Mais les douze coups de minuit avaient largement sonné. Il était temps de quitter mon carrosse pour rejoindre l’amère citrouille de la réalité. Je décidai de rentrer à la maison à contrecœur.
- Tu peux venir chez moi, si tu veux, j’ai un canapé.
- Je suis ravie pour toi mais moi aussi j’ai un canapé, tu sais…
- Non, mais on aurait pu continuer à discuter tranquillement.
Entre deux coups, t’as raison, mon garçon !
- Ecoute, je ne sais pas. Demain je travaille et je dois me lever tôt.
- Je ne suis pas très loin de chez toi et, moi aussi, je dois me réveiller dès l’aube pour m’occuper de ma fille.
- Ok, je dors dans le canapé et toi dans ton lit.
Oui, je sais, j’ai été élue « Reine des pommes » cette année. Inutile de me le rappeler.
Une fois chez lui, nous continuâmes à discuter. Je le trouvais drôle, brillant et… Oh surprise ! Nous convînmes mutuellement que le canapé n’était pas un endroit suffisamment confortable pour que j’y passe la nuit. En conséquence, nous nous retrouvâmes dans son lit en train de parler aussi nonchalamment que la situation le permettait.
- Tu sais ce que je voudrais moi ? dit-il en me caressant le coude.
- Non quoi ?
- Ca ne te dérange pas, si je te caresse le coude ?
- Ah non, pas du tout, je trouve cela très excitant au contraire…
- Excitant… C’est intéressant ça… Et bien mon rêve serait d’avoir un autre enfant.
- Tu es encore jeune donc je te comprends, lui répondis-je, en retirant quand même un peu mon coude du feu de ses caresses.
- Oui mais, moi, ce que je voudrais, c’est juste avoir l’enfant.
Sa remarque m’atteignit comme une flatulence. Je me redressai brutalement dans le lit. Et là, pour le coup, plus de coude du tout.
- Tu veux dire que tu virerais la mère juste pour avoir le gosse ?
- Et bien, oui. Certaines femmes font le choix de faire un enfant toute seule et, dans bien des cas, le mec n’est même pas au courant. Je ne vois pas pourquoi nous, les hommes, nous n’aurions pas également le privilège d’avoir des enfants sans femme dans les pattes.
- D’accord, d’accord. Je commençai à quitter le lit pour remettre mes vêtements.
- Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu t’en vas ?
- Euh… J’ai un peu froid là tout d’un coup, c’est tout ! lui répondis-je un peu trop brusquement.
- Sperm-Era m’a fait comprendre que le recours aux mères porteuses, c’était l’avenir. Je veux dire non seulement pour faire revivre un être cher, mais aussi pour éviter des relations de couple qui, la plupart du temps, se terminent mal.
- Ah…
- Mais tu es toute pâle, tu es sûre que ça va ?
- Je crois que l’apprentie mère porteuse va gentiment rentrer chez elle, là, tu vois !
- Mais enfin, qu’est-ce que tu voulais ? Tu pensais que nous formerions un couple uni au bout de trois heures ?
- Non, mais je ne tiens pas non plus à servir de ventre humain au premier venu. Là, je vais me prendre un taxi et rentrer chez moi. Salut.
Je ramassai mes affaires et quittai précipitamment l’antre de Sperman.
Le lendemain, je tombai sur lui au détour du chat.
Sperman
Alors ? Toujours fâchée ?
La Femme-Pieuvre
Plus que jamais oui.
Sperman
Ecoute, je pense que l’on s’est mal compris. Oui, j’ai encore envie d’avoir des enfants. Et non, je n’ai pas de couple en vue. D’où mon délire d’avoir recours à une mère porteuse.
La Femme-Pieuvre
Ton délire avait pourtant l’air bien sérieux, hier soir !
Sperman
Ecoute, tu vis seule dans un 35 m² donc de toutes façons, matériellement parlant, tu ne pourrais pas l’élever cet enfant. Et tu m’as avoué toi-même que tu aurais du mal à vivre avec un homme, parce que tu fuis le quotidien. Donc finalement, cela arrangerait tout le monde, non ?
La Femme-Pieuvre
Désolée, mais j’entends avoir un droit de regard sur tout ce qui sort de mon ventre ok ? Et puis merde, on ne se connaît pas et on parle déjà d’avoir des gosses. Je pense qu’il faut d’abord voir si un couple fonctionne avant de concevoir quoi que ce soit d’autre, non ?
Sperman
Très bien, envisageons donc notre relation sous un angle durable : je compte débarquer chez toi la semaine prochaine. En conséquence : merci d’arrêter la pilule, d’inclure mon nom sur le bail de ton appartement, de ne pas oublier la date d’anniversaire de ma fille et de me présenter à tes parents.
Mais qu’il est con ce con !
La Femme-Pieuvre
Bravo, très drôle. Ecoute, je ne pense pas que nous ayons la même vision du couple, donc cela ne marchera pas de toutes façons et, en plus, sexuellement je ne sais même pas ce que tu vaux !
Sperman
Là, à mon avis, ça aurait été du rapide ! J’ai plutôt du mal à me contrôler…
La Femme-Pieuvre
Comment ça du rapide !
Oh non, mais c’est pas vrai !
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Sperman avait giclé de mon réseau.
Avoir dans mes amis un éjaculateur précoce voulant sauver le sperme du monde entier était au-dessus de mes forces.