Le psy nous fixait tous par-dessus les assiettes avec l’œil qui frise. Nous, on était tous aux aguets, le palpitant battant la chamade. On se demandait quel exercice à la mord-moi-le-nœud il allait encore nous réserver pour nous tester, la main sur la fourchette, prêts à la planter dans le front du premier clampin qui viendrait nous emmerder. Tellement nous étions tendus jusqu’à la corde … Tellement nous étions fatigués … Le petit jeu « Présente-moi qui tu es », ça allait encore, mais dès l’exercice de mime, on avait senti que ce séminaire d’entreprise allait vraiment être très long pour certains. Surtout quand l’un des collègues a hurlé comme un chihuahua cocaïnomane « C’est une voiture qui brûle ! », alors que sa camarade de mime essayait désespérément de lui faire deviner le film « Babe, le cochon devenu berger » en dessinant dans les airs une hypothétique queue en tire-bouchon.
Ce séminaire, personne ne l’avait demandé. En plus, ils l’avaient appelé « Stage d’intégration ». Moi perso, ça fait quatre ans que je suis dans la boîte donc tu penses bien qu’en ce laps de temps, j’ai eu largement le temps de jouer à « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette » avec mes meilleurs camarades de jeux. Non, franchement, vu la mine déconfite des participants au dîner, je l’aurais plutôt appelé « Stage de désintégration ».
Le psy, lui, il sifflotait tranquillement, promenant sur nous le regard souverain du prédateur qui s’apprêtait à fondre sur sa proie. Lui connaissait les règles du jeu à l’avance, nous, nous devions nous adapter, en essayant de gagner des bons points pour qu’il fasse un gentil petit rapport à la DRH.
Personne ne mouftait.
Il prit donc la parole.
Les dés étaient lancés.
C’était parti.
Maintenant il fallait jouer.
- Bien, je vois que tout le monde a l’air un peu fatigué, c’est normal en même temps, vous avez chacun fait votre journée. Durant ce repas, on va pouvoir se relâcher un peu avant d’entamer la seconde séance d’exercices en deuxième partie de soirée.
Etrangement, au mot « relâcher », la tension se resserra d’un cran.
- Voyons voir, discutons un peu de nos hobbys, qu’est-ce que vous aimez faire le week-end ?
A cette question démarra un étrange chassé-croisé de regards affolés autour de la table pour savoir qui répondrait le premier à cette question périlleuse.
- Moi, j’aime me balader en montagne et skier, répondit l’un.
- Moi, j’aime courir, rétorqua un autre.
- Moi, j’aime jouer de la clarinette, répliqua un dernier convive.
Les autres gardèrent le silence, ce qui sembla inciter le psy à combler le blanc dans la conversation, en déclarant d’un air très détaché :
- Et bien, moi pour me détendre certains week-ends, je me déguise en corneille et je me balade dans les bois avec ma femme.
Et très content de sa connerie, il se rencogna dans son siège pour observer nos réactions.
Il y en a deux qui semblaient légèrement éberlués et qui continuaient à mâchonner leur salade d’un air inquiet, en faisant mine de ne rien avoir entendu.
Un autre se cachait derrière sa serviette pour étouffer son rire, ce qui ne servait strictement à rien puisque l’on voyait une serviette de table en train de tressauter toute seule dans l’air en faisant : « Ouh ouh ouh… Qu’il est con c’lui-là … Ouh ouh ouh … »
Le joueur de clarinette, lui, se mit à dévisager le psy en ayant l’air aussi zen que Lino Ventura au moment où il s’apprête à mettre un bourre-pif à Raoul dans les Tontons flingueurs. Son voisin de gauche semblait prêt à jaillir à tout instant pour le maîtriser, si jamais il attentait à la vie du psy.
Les deux filles du groupe dont je faisais partie, ne disaient mot. Peut-être qu’en faisant les mortes, on nous oublierait … C’était mal connaître la règle d’or dans ce type de test : « Tu prends part à la partie ou tu sers de ballon ».
Le psy semblait assez déçu que sa tirade n’ait pas suscité plus de polémique, alors il en remit une couche pour nous faire sortir du bois.
- Si mon animal-totem est la corneille, quel est le vôtre ? dit-il d’une voie mielleuse, du genre de celle qui aime bien foutre le dawa l’air de rien.
Et là, bizarrement les mecs se lâchèrent complètement. Comme une vraie bande de gamins se jetant pour la première fois de leur vie sur un ballon de foot.
- Et bien moi, je me verrais bien en épervier, voyez …
Et là-dessus, mon collègue, qui tenait autant de l’épervier que moi de la pie-qui-chante, se mit à faire un curieux mouvement de balancier avec ses bras …
- Ouais, je m’imagine bien fendre les airs comme ça, dit-il en sifflant et en manquant d’éborgner ses deux voisins de table … Virevolter dans les airs, au milieu des montagnes …
- Ouais, ouais, ouais et bien moi, je me vois bien en puma, dit un autre collègue qui tenait plus du gros matou que du félin sauvage … Ouais, je me vois bien bondir sur mes proies, là, et leur courir après, ah ouais, ça c’est le pied !
Mé-du-sée, j’étais par tant de testostérone déposée en trois secondes, même pas, sur une simple provocation. Mais la parade animale n’était pas finie, un autre collègue choisit le lion, apparemment il lorgnait sur le puma mais vu qu’il était déjà pris, il a du se rabattre en toute simplicité sur le roi des animaux. Le dernier collègue lui choisit le paon, certainement parce que le mâle chez cet oiseau atteint les trois mètres avec sa queue.
Restaient les deux filles, les plus jeunes de la tablée. J’observais le psy nous regarder avec amusement. A quelle sauce, elles allaient se faire béqueter les gamines, voyons voir.
Ma collègue y passa en premier.
- Et bien toi, comme ton pull nous fait penser à des écailles, on va dire que ton animal-totem est le serpent, dit L’homme-puma.
- Bien, il ne nous reste plus qu’un spécimen dont il nous faut déterminer l’espèce autour de cette table.
Et là, je vis avec inquiétude tous les regards converger vers moi. Je la voyais venir, la connerie, oh oui je la sentais prête à jaillir de la tablée mais je ne savais absolument pas d’où elle partirait. J’avais pris l’habitude de me marrer avec certains de mes collègues, donc je savais qu’ils ne prendraient pas de pincettes thermonucléaires pour m’épargner. Imperceptiblement, ma mâchoire inférieure se resserra, j’aurais tellement voulu rentrer chez moi ce soir-là.
- Et bien, moi, j’ai une proposition, dit L’Homme-Cheval.
Je poussais intérieurement un soupir de soulagement, il était vachement sympa L’Homme-Cheval, une crème, rien à craindre venant de sa part.
- Franchement, des fois, quand je t’observe et bien je dirais …
Je le regardais comme une poule devant un couteau. Non pas toi, gars, t’as l’air tellement sympa, hein, dis-moi ?
- Que tu me fais penser …
Le regard du psy se faisait plus acéré, il penchait la tête sur le côté avec un sourire pour observer ma réaction …
- A…
L’Homme-Epervier se mordillait la lèvre inférieure, en semblant encourager L’Homme-Cheval, pour qu’il sorte sa connerie.
- Un gnou … Oui, c’est ça, tu me fais penser à un gnou …
Et là devant la déferlante de rires, mon cerveau entra en ébullition et mes pensées devinrent lave. Je fermais doucement les yeux. J’étais dans l’arène, la mise à mort avait commencé.
- Ah ouais, ouais, ouais, un gnou, ouais, complètement elle, ça, lâcha L’Homme-Puma que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam.
- Effectivement, un gnou. Tu sais que ce type d’animal quand il traverse une rivière, il se fait bouffer par toute la chaîne alimentaire, rajouta L’Homme-Epervier
Nouvel éclat de rire à la cantonade. Je voyais un à un mes voyants rouges s’allumer pour me signaler que ma soupape de sureté allait bientôt voler en éclats.
- Ah ouais, ouais, ouais, quand il traverse une rivière, il se fait bouffer par tout le monde le gnou ! Les crocodiles, les lions, les hyènes, les guépards.
Et les abeilles, aussi, tant qu’on y est … Putain, sortez-moi de là, bordel, sinon je ne réponds plus de rien !
- Ah ouais, ouais, ouais et puis, en plus, c’est vachement bon la viande de gnou, surtout quand c’est boucané, dit L’homme-Puma.
Là, c’était la goutte de lave qui avait fait déborder le volcan. Toi le joueur de clarinette, t’as signé ton arrêt de mort, je vais t’apprendre à jouer le Concerto en la majeur, sans les dents … Foi de caribou …
Ma colère s’était verrouillée sur ma cible, je savais que j’allais lui rentrer dans le lard à un moment donné ou à un autre … J’attendis sagement que les exercices de fin de soirée se terminent, mais avant de se quitter pour aller se coucher, je fonçai directement sur L’homme-Puma comme un gnou devenu dingue qui courserait son prédateur.
- Toi, tu m’as sérieusement gonflée, bordel !
- Hein ? Quoi ? Quelqu’un ? rétorqua L’Homme-Puma, complètement sonné par la salve.
- A me parler de ta putain de viande de gnou boucanée, là, bordel, ne recommence jamais ça, hein !
- Je … Plaît-il … M’enfin … Ce n’était pas méchant. Enfin, je, bon, je m’excuse hein ?
L’Homme-Cheval et L’Homme-Epervier, par qui le scandale était arrivé, regardaient étrangement leurs lacets, l’air tout penaud.
- Oui, bon, ça va … Pardon … La journée était un peu longue et je suis un peu à cran, là. Je … Bonne nuit. On oublie ça.
Le lendemain …
- Il n’a pas réussi à fermer l’œil de la nuit, tu sais, après le tapage que tu as fait hier soir.
- Oh, merde, le pauvre, c’est trop bête, tout ça pour une histoire de gnou …
- Oui, bah au moins, t’auras prouvé à tout le monde que, toi, quand tu traverses une rivière, faut pas venir t’emmerder …